Grâce à un récent rapport de l'Inserm, les troubles du comportement de l'enfant et de l'adolescent ont fait parler d'eux. Tant mieux, car on peut espérer d'un dépistage précoce une action de prévention plus efficace qui permette d'éviter leur chronicisation avec ses conséquences négatives sur les apprentissages et la socialisation de l'enfant et les risques d'une forme de marginalisation à l'adolescence.
Comme tous les troubles psychopathologiques plus ils durent, plus ils perdent leurs liens avec les facteurs qui ont favorisé leur apparition. Ils deviennent une réponse automatique à toute situation stressante et anxiogène qui menace l'équilibre du sujet et déborde ses capacités à la gérer. En ce sens ils ont une fonction adaptative mais une mauvaise adaptation car elle ampute toujours une partie de ses potentialités.
C'est en cela que ces troubles s'ils ne sont pas toujours pathologiques, sont par contre toujours pathogènes du fait de leurs répercussions négatives sur le développement de l'enfant. C'est en réagissant plus tôt après leur apparition qu'on a le plus de chance d'éviter une évolution qui devient pathologique quand elle conduit à la répétition des comportements qui ont en commun d'appauvrir les potentialités de l'enfant.
La question posée est celle de la prédiction et, de manière conjointe, celle de l'éthique de la prédiction.
Autrement dit, la question est double : peut-on prédire les troubles des conduites, et doit-on prédire les troubles des conduites ?
L'expertise collective INSERM parue en 2005 concernait non pas les troubles des conduites, mais le trouble des conduites, ce qui introduit déjà une différence conceptuelle importante.
Quoi qu'il en soit, nous avons eu l'occasion de souligner les risques dont cette expertise était porteuse : un risque épistémologique, un risque éthique, un risque thérapeutique et un risque politique enfin.
Aujourd'hui, la question s'offre à nous de manière un petit peu différente, dans le cadre de cette table ronde.
Il me semble que dans l'état actuel des connaissances, la prédiction en général est impossible dans le champ de la pédopsychiatrie, en raison de notre modèle poly-factoriel de fond qui inclut, de la manière la plus nette, des effets de rencontre par essence imprévisibles.
La seule chose qui nous soit réellement possible, concerne la définition de groupes à risques permettant une prévention ouverte non ciblée, et en aucun cas une prédiction focalisée.
Cette prévention est essentielle, mais elle doit être faite avec la plus grande précaution éthique qui soit, afin de ne pas angoisser les familles, et afin de ne pas renforcer le risque de ce que l'on craint, en enfermant le destin des enfants dans des chemins fallacieusement prédéfinis.
Finalement, la prédiction est impossible, mais même si elle l'était, il faudrait s'en garder soigneusement.
En revanche, la prévention est tout à fait possible et hautement souhaitable, se devant même d'être considérablement renforcée dans un pays comme le nôtre.
Extrait de l'article paru dans Le Monde le 26 mars 2006
L'expertise médicale, otage de l'obsession sécuritaire
par Jean-Claude Ameisen et Didier Sicard
Le rapport récent de l'expertise collective sur "le trouble des conduites" réalisée sous l'égide de l'Inserm propose de repérer les signes prédictifs, y compris génétiques, de la délinquance chez les enfants de 36 mois. S'agit-il d'aider un enfant en danger ou, essentiellement, de protéger la collectivité du danger que pourrait éventuellement représenter cet enfant un jour ? Que des chercheurs travaillent sur le comportement des enfants sans remettre en question la définition internationale d'un "trouble" dont les frontières médico-judiciaires sont profondément ambiguës, et en tirent des conclusions et des prescriptions hâtives pour organiser l'avenir de ces enfants comme un "progrès", libre à eux de le faire. Mais ignorer que la société tirera argument de telles conclusions sans nuances pour médicaliser, surveiller, et éventuellement stigmatiser les enfants désignés comme prédéterminés, et ainsi mécaniser l'humain, n'est-ce pas d'une extrême naïveté ? Et n'est-ce pas propager une vision de la science très éloignée de celle qu'exprimait le physicien Richard Feynman lorsqu'il disait : "Ce qui n'est pas entouré d'incertitude ne peut être la vérité" ? Alors que la recherche biomédicale et la médecine ont intégré, au niveau de la relation individuelle, la notion de consentement informé, il peut paraître surprenant que la relation collective entre la recherche et la société se limite encore le plus souvent à une simple démarche de prescription. Pourtant, la recherche n'est-elle pas avant tout une démarche d'interrogation et de remise en question permanente des connaissances ? (�?)
professeur à l’université Paris Diderot/CHU Bichat, chercheur à l’Inserm, membre du Comité Consultatif National d’Éthique
Livres
Le rapport INSERM sur les troubles des conduites chez l'enfant, ou le TOP des TOP ?, 73-81
In « Pas de O de conduite pour les enfants de 3 ans ! » (ouvrage publié par Le Collectif Pas de 0 de conduite )
Erès, Ramonville Saint-Agne, 2006
Pas de 0 de conduite : halte au désabusement et vive l'impertinence ! (ouvrage collectif), 49-56
In Prévention, dépistage des troubles du comportement chez l'enfant ?
Actes du colloque : « Pas de 0 de conduite pour les enfants de trois ans », juin 2006)
Société Française de Santé Publique, Coll. Santé et Société , Paris, 2006, n°11
Articles (de B. Golse)
A propos de prévention et de prédiction : l'avenir des souvenirs
La psychiatrie de l'enfant, 2003, XLVI, 2, 455-470
On ne peut pas prédire qu'un enfant de trois ans sera délinquant
Libération, n° 7716, 28 février 2006
Questions à Bernard GOLSE à propos de l'INSERM sur les troubles des conduites de l'enfant
Le Journal des Professionnels de l'Enfance, Mai/Juin 2006, 40, 10
Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans
Rhizome, 2006, 23, 2-3
Pour une clinique de l'instant qui n'exclut pas la clinique de l'histoire
De jour en jour (Bulletin de l'Association Nationale des Hôpitaux de Jour privés pour enfants et adolescents souffrant de troubles psychiques), 2006, 8, 3-5
Les racines périnatales et infantiles de la violence - Une piste pour la prévention
Les Cahiers des Conférences-Débats de l'IPLS (Institut pour la Promotion du Lien Social) de Strasbourg, 2006, 67-81
Eloge du « choix » d'objet
Le Carnet-Psy, 2007, 117, 1
En matière de santé mentale à l'INSERM : les expertises nouvelles sont arrivées !
Adolescence, 2007, 25, 1, 207-217
Le petit Hans, l'INSERM et Tirésias (le « trouble des conduites » au risque de la prédiction
Contraste, 2007, 26, 199-221
B. CYRULNIK, B. GOLSE et M. SZEJER (sous la direction de B. CANUEL)
Les enfants d'aujourd'hui, Quoi de neuf chez les 0-7ans ? Contribution de B. GOLSE : « Lorsque l'enfant s'expose », 83-110
Bayard, Paris, 2007
L'expertise médicale, otage de l'obsession sécuritaire
par Jean-Claude Ameisen et Didier Sicard
L'obsession sécuritaire contemporaine n'a pas de limites. Dépister systématiquement pour prédire, prévenir, et éradiquer le mal à l'origine, semblent les missions désormais dévolues à la science, qu'elle soit biologique ou comportementale.
Ne plus permettre la naissance d'un "déviant" ; soumettre les thérapies psychiques à la seule appréciation de critères d'efficacité quantifiables ; rendre le corps et le cerveau transparents par l'image ; lire l'avenir dans la séquence des gènes : pour une société de plus en plus avide de certitudes, voilà la "nouvelle vérité" qui réduit les valeurs d'humanité aux seules caractéristiques visibles et mesurables du corps biologique.
Un être "normal", au devenir psychique et somatique sans incertitude, sera de plus en plus inscrit dans une toile prédictive tissée de chiffres, d'images, de gènes. Sans nous en rendre compte, nous réinscrivons la recherche la plus moderne dans une ancienne vision positiviste de la science qui a fait le lit du totalitarisme : l'anthropologie et le darwinisme social de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle n'ont pas été étrangers aux idéologies inhumaines que nous avons connues. Toute réduction de l'humain à une grille de lecture unidimensionnelle, aussi rigoureuse soit-elle, conduit à ce que l'évolutionniste Stephen Jay Gould appelait "la mal-mesure de l'homme". Sommes-nous aujourd'hui à l'abri de ces jugements réducteurs ?Le rapport récent de l'expertise collective sur "le trouble des conduites" réalisée sous l'égide de l'Inserm propose de repérer les signes prédictifs, y compris génétiques, de la délinquance chez les enfants de 36 mois. S'agit-il d'aider un enfant en danger ou, essentiellement, de protéger la collectivité du danger que pourrait éventuellement représenter cet enfant un jour ? Que des chercheurs travaillent sur le comportement des enfants sans remettre en question la définition internationale d'un "trouble" dont les frontières médico-judiciaires sont profondément ambiguës, et en tirent des conclusions et des prescriptions hâtives pour organiser l'avenir de ces enfants comme un "progrès", libre à eux de le faire.Mais ignorer que la société tirera argument de telles conclusions sans nuances pour médicaliser, surveiller, et éventuellement stigmatiser les enfants désignés comme prédéterminés, et ainsi mécaniser l'humain, n'est-ce pas d'une extrême naïveté ? Et n'est-ce pas propager une vision de la science très éloignée de celle qu'exprimait le physicien Richard Feynman lorsqu'il disait : "Ce qui n'est pas entouré d'incertitude ne peut être la vérité" ?Alors que la recherche biomédicale et la médecine ont intégré, au niveau de la relation individuelle, la notion de consentement informé, il peut paraître surprenant que la relation collective entre la recherche et la société se limite encore le plus souvent à une simple démarche de prescription. Pourtant, la recherche n'est-elle pas avant tout une démarche d'interrogation et de remise en question permanente des connaissances ? Il y a un an, le comité d'éthique de l'Inserm recommandait que les expertises réalisées au niveau des organismes de recherche ne formulent pas, en dehors de l'urgence, de recommandations sous forme prescriptive. Elles doivent au contraire donner à la société les moyens d'une réflexion ouverte sur la signification, les implications et les incertitudes des avancées de la recherche, qui lui permette de choisir librement son avenir."On entre en éthique, écrivait Paul Ricoeur, par l'affirmation de la volonté que la liberté de l'autre soit." L'éthique ne réside pas dans l'affirmation de ce qui ne doit pas advenir comme humain. Elle est dans cette interrogation permanente sur ce qui constitue notre humanité.Il faut enrichir l'humain, pas le réduire ; soulager la souffrance et aider chacun à inventer son avenir, pas l'emprisonner dans une prédiction ; respecter l'altérité et la diversité, pas la cibler et la pister avec l'obsession de l'adapter sans cesse à une "norme" souvent changeante, toujours illusoire.




